jeudi 25 décembre 2014

Selden Code ★★★★★


 Timothy Brook, éminent sinologue canadien, connu pour le succès de son précédent ouvrage, Le Chapeau de Vermeer, n’a pas son pareil pour nous faire partager sa connaissance de la première mondialisation (aux XVIe et XVIIe siècles) grâce à l’art de mettre en scène ses recherches, transformant ses ouvrages en véritable thriller où la scène de crime est un obj...et, dans ce livre, une carte. 
Tout commence un jour de 1983 quand, dans un sous-sol de la bibliothèque bodléienne d’Oxford, le conservateur montre à Brook une carte de Chine, un peu délaissée, qui fut déposée là en 1659 par un certain John Selden, connu pour un ouvrage, La Mer fermée (1618) établissant le droit d’un pays à posséder la mer. Quel est le véritable sujet de cette carte ? Quand a-t-elle été réalisée ? Par qui ? Un Chinois ? Un Européen ? Autant de questions qui poussent l’auteur à ressusciter le monde exaltant des 10000 navires qui naviguent sur les mers du globe vers 1660.
Dans cette enquête, on croise tour à tour Michaël Shen, ce Chinois converti venu s’installer en Angleterre, Zheng He, qui, au XVe siècle, parcourt le monde à la solde de l’empereur de Chine, tout un monde de marins, mais aussi des cartographes qui rivalisent d’ingéniosité pour représenter cette fichue terre ronde sur des feuilles de papier.
À la fin de son livre, Brook n’arrive pas à éclaircir tous les mystères autour de cette carte, mais il nous laisse avec deux certitudes, d’abord le sentiment d’avoir parcouru un formidable voyage, ensuite le plaisir rafraîchissant de découvrir une autre façon d’écrire l’histoire.

Référence : Timothy Brook, La carte perdue de John Selden, Paris, Payot, 2015.

lundi 5 mai 2014

Le progressiste conservateur

Mona Ozouf est une des historiennes les plus talentueuses de sa génération car elle sait associer la rigueur intellectuelle avec un style resserré et clair qui a le don d’enthousiasmer. Ce court essai, consacré à Jules Ferry, se trouve encore une fois d’une lucidité époustouflante. Mona Ozouf dresse un portrait tout en nuance de l’homme politique le plus détesté de son temps, par la droite comme par une partie de la gauche républicaine, Clemenceau en tête.

Ferry était emblématique de ces républicains traumatisés non seulement par la défaite française contre la Prusse en 1870 mais aussi par l’incapacité de la République à s’implanter durablement dans un pays politiquement divisé. Si l’on ajoute à cela ses origines provinciales, et son pragmatisme, on découvre « un homme de la mémoire et de la dette » selon l’auteur, un vrai modéré, hostile à la violence révolutionnaire comme au despotisme populaire, pourfendeur de la tyrannie jacobine fondée sur le mythe de la « table rase » et de l’uniformisation d’un pays pourtant si divers. Loin donc l’image du centralisateur pour qui la République devait nécessairement être une et indivisible.
Fils de la Révolution, anticlérical, disciple d’Auguste Comte, Ferry avait la certitude que la République ne pourrait s’imposer durablement sans une nouvelle Église, l’École, dont le dogme prônait la défense du suffrage universel. À raison aussi, il pressentait que la République ne pouvait conquérir les cœurs des Français sans lier son destin à la grandeur du pays. Clemenceau voulait préparer la revanche, Ferry préféra les colonies. On le lui reproche, on le lui reprocha et il finit par en mourir politiquement.

Que dire encore sinon que ce livre est un modèle d’intelligence historique et de finesse psychologique.

Référence : Mona Ozouf, Jules Ferry. La liberté et la tradition, Paris, Gallimard, 2014.